jeudi 8 septembre 2011

La délation

Le baiser de Judas

Sous mes yeux, le Petit Larousse illustré 2011.  « Délation :  Dénonciation intéressée et méprisable ».


Dans « Vocabulaire juridique » de Gérard Cornu, à l’entrée « délation » on lit « Dénonciation méprisable et honteuse ».

Sur Wikipédia, au mot « délation » :

Tournée contre un individu ou un groupe d'individus la délation est faite par un délateur, individu ou groupe de personnes, pour son gain propre (s'enrichir et accaparer les biens d'autrui) ou pour lui nuire de manière malveillante (jalousie, envie, haine). Le délateur peut être rémunéré par un pouvoir qui cherche à obtenir des renseignements contre ses adversaires ou ses ennemis.
C'est une forme de trahison et d'opportunisme que l'on retrouve de manière récurrente dans l'histoire et dans grand nombre de civilisations au travers l'image de l'usurpateur romain et ses espions (agent secret). Du point de vue de la stratégie, elle appartient aux modes de corruption. Elle peut également se manifester sous forme de faux témoignage ou de calomnie .

On apprenait cette semaine que l’ex Hells Angels Dayle Fredette a retourné sa veste et décidé de vendre ses « frères », ses ex « frères » en fait, en devenant délateur.  Il aura certainement signé un contrat lucratif en vue de son témoignage, ou il le fera prochainement.

Les délateurs font partie d’une classe de témoins qu’on appelle « Témoin taré ».  Péjoratif, certes, mais à la mesure du type d’individu qu’on affuble de ce vocable.  L’expression « témoin taré » n’est pas une insulte, un gros mot produit par les langues sales des avocats de la défense, c’est une expression juridique consacrée, un concept légal. 

Une toute petite citation pour illustrer, alors que c’est la Couronne elle-même qui annonce au jury qu’elle va appeler à la barre des témoins tarés :

Avant de commencer sa preuve le substitut a prévenu le jury que Gillet et Ouellette qu'il allait citer à la barre étaient des témoins tarés: ils avaient auparavant commis d'autres vols à main armée.  Cela fut mis en preuve, et, dans sa plaidoirie, le substitut proposa au jury que, même si Gillet et Ouellette étaient des témoins tarés, ils avaient en l'espèce dit la vérité[1].
Aujourd’hui toutefois, on entend frémir lorsque nous utilisons, en défense, l’expression « témoins tarés », et encore plus quand il s’agit de délateurs.  Pourquoi?  Parce que nous devrions dire, désormais, « témoins repentis ». 

En effet, pour signer un contrat de délation, les délateurs doivent être des gens repentis.  C’est ainsi qu’on se convainc, d’une part, qu’on n’est pas en train de pactiser avec Satan et, d’autre part, que le témoignage aura un air de vraisemblance.

Ces témoins ont commis des crimes, et parfois ils en commettent encore alors qu’ils travaillent pour l’État[2].  Ils ont été les complices des accusés, ou simplement des connaissances, et pour des motifs obliques, ils décident un jour de trahir des gens, certains qu’ils connaissent bien, d’autres qu’ils ne connaissent pas du tout.

À mon avis, ces témoins que la Cour suprême a qualifiés de « nécessité inévitable »[3] déconsidèrent bien trop souvent l’administration de la justice.  Sans nier qu’ils puissent parfois représenter un mal nécessaire dans une enquête policière qui piétine, ces témoins font peur.

Qu’ils aient ou non passé le test polygraphique, car on le leur fait passer avant de les couvrir de bijoux, il m’apparaît le plus souvent inacceptable que l’État transige avec ce type d’individus qui, en bout de ligne, prennent la boîte des témoins pour faire porter à d’autres des crimes qu’ils ont eux-mêmes commis.

Oui, c’est ce que font les délateurs.  Ils accusent des gens de leurs propres crimes.

Ce sont des êtres amoraux, malicieux, qui n’ont quasiment aucune crédibilité, si ce n’est vraiment aucune, et qui ont, pour la plupart, des yeux de psychopathes, ou un regard de demeurés.

Il faut voir et entendre Stéphane Godasse Gagné raconter une séance d’étranglement.  Ses yeux brillent.  Il faut voir Dary Bolduc, célèbre délateur de Chicoutimi, témoigner contre ses anciennes idoles, regard de poisson mort, en mentant effrontément à la Cour.

J’étais nouvellement avocate de la défense lorsque j’ai vu témoigner Dary Bolduc.  Il mentait.  Il mentait à la Cour après avoir prêté serment.  Nous savions tous qu’il mentait, tant en défense que du côté de la poursuite.  Il se parjurait, et mentait, et se parjurait, et mentait.

Après un ajournement, il est venu avouer au juge « ce matin j’ai menti ».  Une plainte privée a été portée contre lui, pour parjure[4].  Il fallait bien que quelqu’un le fasse.  Un juge a autorisé cette plainte, et le ministère public, tel que prévu par le Code criminel, a alors pris le dossier en main et….  a arrêté les procédures. 

Le délateur est resté impuni pour son parjure.  Et les accusés dans cette cause où il était le témoin vedette et où le mandat d’écoute électronique qui a permis l’arrestation des accusés reposait essentiellement sur les paroles de cet homme sans qualités[5], les accusés, donc, sont tous allés passer quelques années en prison. Grâce à ce témoin taré, parjure, et menteur.


Je termine avec un extrait d'un texte de Pierre Foglia Publié dans La Presse du 12 mai 2005.  Le titre de son texte?  Ignoble chose.
La délation est au coeur de toutes les saloperies de l'histoire, les rafles de juifs dans les pays envahis par l'Allemagne, le maccarthisme. Chez Hitler comme chez Staline, on apprend aux enfants à dénoncer leurs parents. Tous les systèmes totalitaires reposent sur la délation. Castro ne tient encore debout que par la délation. 
    Mais le voisin qui martyrise ses enfants ? Et celui qui bat sa femme ? Et le pédophile ? Et le terroriste ? Vous allez toujours au particulier pour ne pas avoir à dealer avec le général. On ne dénonce pas. On ne dénonce pas un voleur, un revendeur de drogue, un fraudeur, l'auteur d'un hold-up. Un immigré. Un collègue qui vole l'entreprise, un parent qui vole l'État. On ne dénonce pas un voisin qui fait pousser du pot. On ne dénonce pas un plombier qui travaille au noir. 
    On ne dénonce pas, c'est tout.



[2] Délateur Carl Tanguay, dossier Affusion, Rivière-du-Loup
[4] C’est peu connu, mais les citoyens ont la possibilité de déposer une plainte privée lorsque l’État ne le fait pas.
[5] Titre volé à Robert Musil

14 commentaires:

  1. C'est drôle d'entendre des avocats qui défendent la pire vermine, traiter des délateurs de gens malhonnêtes et psychopathes. Eh oui! Les membres du crime organisé sont souvent des psychopathes, et cela semble vous étonner!

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  2. Vous ne comprenez pas notre rôle, cher anonyme. En défendant des gens accusés, on ne leur fait pas mettre la main sur la bible pour qu'ils racontent des bobards. En gros, en les représentant, on ne compose pas avec leurs crimes. Et on ne pactisent pas avec eux.

    Voyez la vermine où vous le voulez, mais jamais je ne mettrais un témoin dans la boîte si je pense qu'il va mentir. Et quand je paie un témoin, c'est un expert, pas un tueur.

    En fait, vous n'avez rien compris au sujet de ce billet.

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    1. Jean-François Belhumeur2 février 2012 à 01:06

      Incroyable... Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer!

      Je lis sur vous, regarde votre CV et lis vos billets... C'est bien écrit, c'est bien documenté.

      C'est à peu près aussi cohérent que les gens qui en regardent d'autres se faire battre sur la rue et dépouiller de leurs avoirs sans que personne n'intervienne...

      Je suis triste de voir que ce sont des gens comme vous qui soient derrière des organismes comme la Ligue des Droits de l'Homme... Si peu de temps somme toute de fait à la couronne et puis.. hop... On travail à la défence... Quel monde différent dans lequel vous vivez!

      Je vous suggère un retour à la Couronne... Simple exercice d'équilibrer votre carrière.. Non?
      C'est certains qu'il y aurait des petits ajustements à faire au niveau du mode de vie... Mais ce n'est pas le salaire comme la passion du métier qui vous allume n'est-ce pas?

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    2. Je ne suis pas derrière la Ligue des droits et libertés, j'en suis membre.

      J'étais effectivement plus riche quand j'étais à la Couronne, mais je n'avais pas l'amour.

      Maintenant, voulez-vous mes rapports d'impôts, les bulletins scolaires de mes enfants, l'acte de naissance de la mère de mon homme?

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  3. J'ai compris qu'un criminel qui dénonce un autre criminel, selon vous, c'est pas bien. Moi je dit, si c'est ça que ça prend pour attaquer le crime organisé, on n'a pas le choix de faire des deals. Godasse Gagné a quand même permis de faire condamner un dangereux tueur qui, non content de faire tuer ses ennemis motards, s'en prenait aussi à des gardiens de prison sans histoire.

    Je ne juge pas vos choix de clients. Mais je m'attend à ce que police et la justice fassent tout ce qui est possible pour me protèger ma famille et moi contre les bandes de criminels qui font la loi dans les bars du Québec.

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  4. Comme toujours, j'apprends en vous lisant... Cette fois-ci, par contre, je suis un peu sous le choc. Le choc de l'émotion qui monte de ce billet. Le choc des mots choisis. Le choc d'une réalité souterraine que je ne connais pas, sauf dans ce qu'on en voit dans les films policiers. J'ai besoin de réfléchir à tout ceci pour me faire une opinion, car cette fois-ci vous présentez moins des faits qu'une montée de lait qui a une odeur de "sainte colère", et qui n'est pas moins vraisemblable pour autant... Merci.

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  5. Chère maître, je suis autant révolté pour ne pas dire révulsé que vous de voir par moment certains délateurs échapper au maille du filet, mais il n'en reste pas moins que c'est le seul moyens d'avoir des preuves suffisantes pour inculper certains membres du crime organisé tout en continuant à vivre dans un système démocratique où régne la présomption d'innocence et où on ne bascule pas dans un état policier aux loi quasi martiale. La justice pour s'exercer s'appuie sur des faits et des preuves, qui comme vous devait très bien le savoir ne tombe pas du ciel. Faudrait t'il alors vivre les yeux fermé et ne rien dénoncer? Où se trouve la ligne entre la dénonciation d'actes réprouvables que vous traiter de cas particulier malgré leur grand nombres d'abus, de violence au femmes au aux enfants, de pédophilie, de travail au noir et de terrorisme dans la société Vs la délation méprisable que vous traité de général malgré les quelques exemples triste comme communisme, nazisme et inquisition religieuse?

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  6. La délation est toujours méprisable. D'ailleurs, la "justice" aussi. Votre article est excellent, mais sur la légitimité de ceux qui jugent on ne s'entendrait pas. S'il y a des classes sociales il n'y a pas de justice véritable.

    Pour finir : quel dommage de devoir vivre sur la même planète que certains commentateurs de ce blog (et de tous les autres).

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  7. Bon, j'ai réfléchi un peu...
    Vous dénoncez vertement les délateurs en donnant des exemples de gens qui sont eux-mêmes des criminels et qui, en dénonçant d'autres "pareils", le plus souvent en mentant, parviennent à se soustraire eux-mêmes à la justice. Je ne peux qu'être en parfait accord avec ces exemples judicieux tant qu'ils demeurent dans ce cadre spécifique, tel que défini.
    Par contre, il y a un risque avec le manque de nuances, comme le fait de citer Pierre Foglia, qui semble tout mettre dans le même panier: la délation, la dénonciation et le signalement. Si la DPJ n'avait pas invité les citoyens du Québec à "signaler" les abus d'enfants, la négligence, et autres méfaits, aurait-on pu éduquer peu à peu, bien que maladroitement, la population aux droits des enfants ? On vient de repasser le film "Aurore" récemment et j'ai ma réponse...
    Quand tout reste caché et qu'on laisse la police se débrouiller pour trouver des coupables, n'est-ce pas se laver les mains des crimes des autres ?
    Je n'ai jamais eu à faire de signalement ni de délation, mais si j'avais un réel problème de conscience devant des faits présumés d'ordre criminel, me tairais-je simplement parce que dénoncer, c'est une chose ignoble ?
    J'espère, pour une Cédrika Provencher et tous les enfants victimes de rapt, d'abus, d'agression de toutes sortes, que ce message insensé ne vienne pas aux oreilles de "la" personne qui pourrait ou aurait pu contribuer au dénouement d'une situation intolérable pour la victime et pour une société qui se veut responsable.
    Qu'en dites-vous ?

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  8. Je pense que de "signaler" des abus commis sur des enfants, ou quelque violence, est un devoir de citoyen qui ne répond pas à la définition de "délation" qui est une dénonciation méprisable et intéressée.

    Je pense aussi qui vous être dans le particulier, comme le dit Foglia, et de cette façon on oublie le général... En règle général, on ne dénonce pas son voisin. ça ne veut pas dire qu'on doit laisser une fillette dans un cave si on la voit par la fenêtre... vraiment pas.

    C'est quand la dénonciation, la délation, est intéressée par l'argent, la haine, la peur, que le geste est méprisable et pervers. Et c'est dans ces cas-là que le témoignage est dangereux: il n'est pas fiable.

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    1. Et si sa vie et celle de ses amis est en danger et quil est honete n et na comis aucun crime grave

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  9. Vive les mises au point ! On en déduit qu'on est sur la même longueur d'onde... Merci !

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  10. de la nation pire est le cas michel swanston de la gatineau-hull.

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  11. J'ai utilisé votre excellent billet pour appuyer le mien, si vous êtes en désaccord avec cet usage, je retirerai le lien
    C'est bon de lire des avocats comme vous Madame
    http://ethiquepolitique.blogspot.com/2013/06/moi-je-le-crois-applebaum.html

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