samedi 9 avril 2011

Chacun a le droit inaliénable d'être une ordure

Je représente des accusés de crimes, graves et moins graves, et aussi des gens condamnés à purger des peines, sévères et moins sévères.  Il va sans dire que je respecte tous les droits de mes clients, droits que je défends au quotidien, du mieux que je peux, le plus souvent envers et contre tous.

Lorsqu’on est condamné pour un meurtre au deuxième degré, au Canada, on reçoit automatiquement une peine de prison à perpétuité, avec une possibilité de libération conditionnelle après 10 à 25 ans, selon le cas.  J’insiste sur « possibilité » et « conditionnelle »,  car cette libération n’est jamais automatique dans le cas d’un meurtre, et elle n’est jamais inconditionnelle. 

Lorsqu’on commet un meurtre et qu’on est condamné pour un crime moindre, comme l’homicide involontaire, soit faute de preuve de l’intention de tuer, soit parce qu’on a négocié un plaidoyer de culpabilité, entre autres pour éviter un procès, on risque la prison à perpétuité, mais dans les faits on reçoit une peine de 5  à 12 ans de prison, environ, je n’ai pas fait de statistiques.

Grossièrement, lorsqu’un individu reçoit une peine clémente de 5 ans de prison pour un homicide involontaire, c’est qu’il s’agissait réellement, factuellement, d’un homicide involontaire.  L’exemple du coup de poing qui tourne mal.  Le geste commis par Bertrand Cantat, c’est un meurtre au second degré, parce que chaque personne est sensée avoir prévu la conséquence de ses actes.  Démolir le visage de quelqu’un à coups de poing, lui liquéfier le cerveau à force de secousses, ce n’est pas un homicide involontaire, c’est un meurtre au deuxième degré, c’est –à-dire un meurtre non prémédité.

Est-ce que Bertrand Cantat aurait pu, au Canada, être condamné pour un homicide involontaire malgré une accusation initiale de meurtre?  Bien sur.  Entre autres en invoquant –et en prouvant- son intoxication comme moyen de défense, niant ainsi l’intention spécifique de tuer.  Ou encore  en avouant sa culpabilité, en plaidant coupable, en évitant un procès.  Pourquoi sommes-nous plus cléments lorsqu’intervient un plaidoyer de culpabilité?  Parce qu’en principe il fait preuve de repentir, et qu’il n’y a pas de réhabilitation sans repentir.  Aussi parce que le plaidoyer de culpabilité évite à la société les coûts du procès, et à la victime ou à sa famille le coup du procès.  Voilà pour le droit de la sanction pénale en matière d’homicides, volontaires ou involontaires, au Canada et, plus généralement, en Common Law.

Maintenant, rien n’interdit à la personne libérée d’un crime de travailler, pour autant que le travail n’est pas lié à l’antécédent judiciaire.  Un pédophile ne peut jamais travailler dans une garderie.  Un fraudeur ne peut jamais travailler dans une banque.  Il s’agit d’exceptions à l’interdiction de discrimination fondée sur les antécédents judiciaires.

Personne ne prétend que Bertrand Cantat n’a pas le « droit » de faire de la musique, ou même de monter sur une scène.   L’analyse selon laquelle il a le droit, Mouawad a le droit, Pintal a le droit, tout comme nous avons le droit de ne pas apprécier, est une analyse simpliste.  Aussi simpliste est ce laïus seriné depuis trois jours qu’il a « payé sa dette  envers la société ».  Ça ne veut rien dire, avoir payé sa dette, car c’est relatif à l’opinion et aux émotions du créancier que nous sommes comme citoyens.  D’ailleurs, parmi ceux qui scandent que Bertrand Cantat a payé sa dette, nombreux sont ceux qui jugent que Vincent Lacroix n’a pas payé la sienne.   L’un a été condamné à huit ans de réclusion pour un meurtre et en a purgé trois; l’autre a été condamné à douze ans de réclusion pour une fraude et en a purgé deux. 

À partir du moment où quelqu’un est libéré de sa peine, oui, il a presque tous les droits.  Mais la décence, l’empathie, le bon goût, le savoir vivre, le savoir être, le repentir, le respect, j’en passe et j’en oublie, ne relèvent pas du droit, ils relèvent de l’éthique, et je dirais même du bon sens.

Bertrand Cantat qui se produit en spectacle, Bertrand Cantat qui se vautre sous les projecteurs, Bertrand Cantat qui cherche les applaudissements; Wajdi Mouawad qui l’invite à le faire,  Lorraine Pintal qui le lui permet et le TNM qui le paye,  ça relève d’un manque de bon goût  et de bon sens. 

Mais il n’y a aucune loi contre la dégueulasserie.  Oui,  ce geste de faire monter Cantat sur les planches d’un grand théâtre huit ans après un tel homicide est une dégueulasserie, envers la victime, la mémoire de la victime devrais-je dire, envers sa famille, envers les autres victimes de telles violences, et même envers les enfants de Cantat qu’on expose injustement à ce spectacle violent.

Je ne suis pas miséricordieuse?  Je pratique en droit criminel depuis 10 ans.  Et je n’ai jamais ressenti cette sympathie, je n’ai jamais entendu le moindre cri en faveur d’aucun de mes clients qui pourtant n’ont jamais osé manquer autant de dignité.  J’ai un jeune client actuellement qui a presque fini de purger sa peine en maison de thérapie et qui vient d’apprendre qu’il ne pourra jamais réaliser son rêve de devenir ambulancier  en raison de son antécédent judiciaire de vol qualifié.  Où sont vos protestations, bonnes gens?

Elle me fait rire, Lorraine Pintal, avec la grandeur d’âme de son pardon.  Elle me fait rire, Lysanne Gagnon, avec son plaidoyer en faveur de la liberté.  Il me fait rire, Patrick Gauthier, avec son éloge de l’artiste mal aimé.  Votre pardon, votre croyance en la réhabilitation, votre parti pris pour la liberté, ne sont qu’un mouvement de l’élite, pour l’élite.   Même chose pour le coup de provocation de Wajdi Mouawad : hypocrisie bourgeoise.

La réhabilitation, c'est de cesser le cycle de la délinquance; La réinsertion, c'est de réintégrer la société; Le repentir, c'est le repentir...   Se foutre sous les projecteurs en cherchant les applaudissements laisse quiconque songeur quant au repentir. Parce qu'il y a quelque chose d'inexorablement indécent pour la famille de la victime, et de toutes les autres victimes, dans ce geste ostentatoire, et attentatoire.

« Je souhaite qu’il ne refasse jamais carrière en France » avait dit en 2008 Jean-Louis Trintignant, le père de la défunte.  Si Cantat était réhabilité, il aurait entendu, et respecté.

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Ajout, 8 juin 2011:

Sur le Blogue de Hervé Ritable, un billet qui dit exactement, en d'autres mots, ce que j'ai voulu dire:

"Alors que les choses soient claires !
Je ne demande pas à Bertrant Cantat de ne plus créer ou de ne plus être un artiste, je lui demande uniquement un peu de pudeur et de dignité. Cantat, homme public a choqué l’opinion en assassinant Marie Trintignant. Même s’il a payé, il devrait de lui-même, pour lui, pour ses enfants, faire preuve d’humilité, de décence, de bon sens et de réserve en évitant les apparitions publiques malsaines."

16 commentaires:

  1. Vraiment éclairant ce texte. Un regard spécifique et tout est décliné très clairement. Intéressant le point de vue comparatif avec Vincent Lacroix. Bravo pour votre blogue et merci pour ce texte. Je suis votre première abonnée et j'en suis fière.

    Mon blogue est en réfection et reviendra bientôt à l'adresse suivante:
    http://jocelynerobert.com. Si vous voulez bien corriger, dans votre blogoliste. Merci!

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  2. Superbe votre article! il est très bien tisser et il est clair! Félicitation

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  3. Merci pour ce formidable éclairage sur une histoire sombre.

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  4. Un puissant plaidoyer contre les ordures, mais est-ce nécessaire d’attaquer la crédibilité de Wajdi Mouawad et surtout de Lorraine Pintal dans cette charge à fond de train? N’étant pas proche comme vous du milieu des artistes, je devrais m’en foutre comme de l’an quarante, mais ce qu’on a entendu ces derniers jours concernant le grand scandale Cantat va faire de nombreux dommages collatéraux, avec comme première victime le geste de création artistique! Juste désolant de voir qu’au tribunal de Tout le monde en parlait, personne n’osait calmer le jeu. Ouais, j’aurais aimé ça faire ce métier-là, avocat de la défense!

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  5. ''Ça ne veut rien dire, avoir payé sa dette, car c’est relatif à l’opinion et aux émotions du créancier que nous sommes comme citoyens.''

    Tout à fait Mme. Robert et merci pour votre texte lucide en même temps qu'émouvant.

    Daniel Laflamme
    Shannon

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  6. Tant de chroniqueurs se sont permis d'écrire n'importe quoi à ce sujet.... sans connaître les détails de l'affaire Cantat, sans connaître la justice et sans connaître le sort de la majorité des anciens détenus...

    Ça fait un énorme bien de vous lire.

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  7. Qu'on soit d'accord ou non avec la conclusion du texte, puisqu'il s'agit tout de même d'une opinion, je crois que c'est le meilleur texte qui a été produit sur cette affaire. Le texte est bien écrit. Il est dépourvu de caractère sexiste qui affaibli le discours contre la violence. De plus, il est éclairant.

    Ça fait du bien de lire un texte plus solide. Par contre on reste dans l'opinion et le jugement de valeur. Il serait intéressant de lire un jour quelque chose sur l'individu. Que les intervenants fassent face à la musique. qu'ils donnent leur point de vu.

    Ce commentaire n'enlève rien à la valeur de votre billet ou à la justesse de votre opinion. Mais c'est tout de même, je pense, une facette importante qui demeure manquante à ce jour.

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  8. https://www.facebook.com/thierry.frankel#!/notes/thierry-frankel/wajdi-mouawad-est-un-mange-merde/10150518700300162

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  9. Sur le site du journal Voir:
    http://jepenseque.voir.ca/2011/04/11/wajdi-mouawad-et-le-principe-d%E2%80%99infaillibilite/

    Wajdi Mouawad et le principe d’infaillibilité
    Par Michel Monty
    «Mais, au delà de ces considérations, ce qui est vraiment dérangeant, c’est qu’on lui confère le principe d’infaillibilité, comme le Pape. Ainsi, quand il insulte ceux qui financent son travail, on vante sa pureté artistique. Quand il engage Cantat, on dit qu’il est magnanime de pardonner à un meurtrier, etc, etc. Y-a-t-il une fin a tant de complaisance? C’est quand même aberrant notre manière de courber l’échine. Monsieur Mouawad s’est créé un personnage qui est devenu plus important que son oeuvre. C’est d’un narcissisme évident on alimente ce culte de la personnalité.»

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  10. martin dufresne11 avril 2011 à 20:16

    Oui à ce texte qui rappelle les faits que l'on cherche à noyer de discours d'élite, très exactement -- ce que vient de confirmer avec une maladresse proprement tragique la ministre St-Pierre. Quelle honte!

    Et j'ajouterais: plutôt que de faire de Cantat un écran sur lequel projeter divers propos - dont certains très justes comme le vôtre, Madame Robert - comme si le principal intéressé était muet, ne perdons pas de vue qu'il a tiut de suite trouvé une façon de contourner l'interdit de publication avec le livre "Méfaits divers" (http://sisyphe.org/spip.php?article1768), publié par son frère Xavier en 2006, à qui "on" a dicté une version des faits, extrêmement revictimisante de la morte, mensongère en regard des résultats des deux autopsies, comme Nadine Trintignant a dû le rappeler elle-même au micro de Robert Dutrisac jeudi dernier: http://www.985fm.ca/audioplayer.php?mp3=96964
    Triste lâcheté des journalistes qui ont balayé sous le tapis toutes ces informations contredisant la thèse lénifiante d'un désir de réhabilitation de Cantat (comme le prétend Petrowsky aujourd'hui).

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  11. Chacun a droit à son idée. Cantat a été jugé, condamné et purgé sa peine. Le débat au Québec est devenu une occasion pour une séance de lynchage pur et simple.

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  12. Cet article est ce que j'ai lu de mieux sur cette tragédie. Je vous en remercie beaucoup.

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  13. Il y a aussi une autre façon de voir : il a payé pour ce qu'il a fait de mal, il n'a pas a payer pour ce qu'il fait de bien, fut-ce une chanson. Rien ne nous oblige à affubler les artistes de valeurs morales ou d'irréprochabilité. On vote bien pour des gens qui ont été, parfois, condamnés pour fraude...peu importe. Je ne cracherais pas sur une belle chanson, fut-elle chantée par un criminel ; Raimbaud et Verlaine ont bien été coupables du soi-disant crime d'homosexualité, non ?

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  14. Il faudrait creer une ligue des avocats qui permettrait dans certains cas de limiter la défense de certaines situations considérées indéfendables. Il y a une limite à l acceptation de la violence, des dégueulasseries.

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