mardi 17 mai 2011

Art, maquillage et obscénité


Rémy Couture et Marianne Lapointe.
Photo:  Jospeh Elfassi

Il existe au Code criminel canadien une infraction de corruption des mœurs.  C’est l’article 163.  Cet article a toujours été utilisé, à ma connaissance, pour réprimer les représentations sexuelles dégradantes.  Strictement sexuelles.  Je parle ici de matériel érotique ou pornographique, vous savez, ces cas qui nous amènent à nous demander où se situe la frontière entre éros et pathos.   
Toutefois, la définition de l'obscénité prévue à l'article est large : «Est réputée obscène toute publication dont une caractéristique dominante est l'exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l'un quelconque ou plusieurs des sujets suivants, à savoir: le crime, l'horreur, la cruauté et la violence».
Rémy Couture, maquilleur
Le maquilleur artistique Rémy Couture a été accusé de publication de matériel obscène en vertu de l’article 163 et il subira son procès devant jury à compter d'octobre à Montréal.  Son crime?  Avoir trop de talent, clairement, mais aussi avoir publié sur internet des vidéos d'horreur où les protagonistes étaient, bien sur, ses maquillages.
Lui qui a oeuvré dans des films d'horreur célèbres comme La Momie III se voit maintenant accusé pour avoir mis en ligne ses films qui lui servent, en quelque sorte, de porte-folio.  Il risque un emprisonnement maximal de 2 ans qu'il pourrait évidemment purger dans la communauté. 

Mais le véritable danger de cette accusation est ailleurs



Le cinéaste Frédérick Maheux s’est inspiré des procédures judiciaires subies par Rémy Couture pour créer un documentaire, Art/Crime , qui pose la question de la liberté d’expression.  La première bande-annonce vient de paraître. 




AJOUT - 31 août 2011:  Art/Crime a remporté le prix du public "Or" au Festival international Fantasia 2011.


Si je connais les accusations portées contre Rémy Couture, je ne connais pas la théoriede la poursuite dans cette affaire.  Où veut-on en venir?  Car il m'apparaît évident que l'art de Rémy Couture n'a pas pour caractéristique dominante l'exploitation indue des choses sexuelles. 


Tête de silicone réalisée
pour un court métrage


Les scénarios de Rémy Couture, qu’il publie sous Inner Depravity, appartiennent au monde de l'horreur.  Devenu maître de l'horreur, Rémy Couture fait, cela va de soi, des films horribles, des films ni moins indécents, ou répugnants, que de nombreux autres films du genre.  Il est vrai que ses représentations de l'horreur frayent parfois avec le sexe et la violence sexuelle.  Quand je pense au procès de Rémy Couture, je pense toujours aux Onze mille verges de Guillaume Apollinaire et aux 120 journées de sodome du Marquis de Sade.  Je pense aussi à Aliss de Patrick Sénécal que j’ai lu avec curiosité, mais un brin nauséeuse,  pour comprendre l’engoûment des ados de ma vie.

Quand je pense au procès de Rémy Couture, je pense aussi à toutes ces émissions scabreuses où l'on reconstitue, comédiens et  photos réelles à l'appui, des drames humains véritables mêlant sexe et violence.  Pour certains, une soirée passée devant le Canal D est une soirée obscène.  Pourtant, personne n'en réclame la fermeture, ni l'arrestation de ses patrons.
Dans La littérature et le mal, Georges Bataille écrivait que « personne, à moins de rester sourd, n’achève les Cent Vingt Journées que malade:  le plus malade est bien celui que cette lecture énerve sensuellement ».  En 2012, pourtant, ni Sade ni Apollinaire ne sont à l'index.  Leurs livres sont réédités en format poche régulièrement alors qu'il s'agit de pornographie dure où les corps - surtout ceux des femmes - sont morcelés, et depecés.



La norme de tolérance de la société canadienne

Qu'on parle de spectacles érotiques dans un bar mal famé, qu'on parle de dessins érotiques, ou de photos pornographiques, la même norme s'applique pour le tribunal qui doit décider si la représentation est obscène:  la norme sociale de tolérance.  Cette norme réfère à ce que les Canadiens ne toléreraient pas que d’autres Canadiens voient parce que c’est nocif pour la société.  Il ne s'agit donc pas, pour le juge, de se demander s'il aime personnellement cette forme d'expression. Il s’agit seulement, toujours dans la perspective du seuil de tolérance, de décider si le matériel est dégradant ou déshumanisant pour le canadien moyen [1].
Dans L'arrêt Butler, en 1992, il avait été décidé que, lorsque l'exploitation des choses sexuelles était accompagnée de violence, il s'agissait presque toujours d'une exploitation indue, donc d'une représentation qui outrepasse cette norme de tolérance.  Toutefois, cette affaire concernant la publication de matériel strictement pornographique où il eut été difficile de se défendre par la valeur artistique des « œuvres » en cause.



Le moyen de défense du bien public
À son procès, Rémy Couture aura deux choix: présenter une défense, ou n'en pas présenter.  Il pourrait décider, après la preuve de la Couronne, qu'il est tellement évidemment qu'elle n'a pas réussi à faire la preuve du caractère indu des choses sexuelles qu'il n'a pas besoin de présenter une défense. 


S'il le désire, il pourra invoquer un moyen de défense s'il considère, et s'il veut démontrer, que son travail a servi le bien public.  Dans son cas, le bien public est lié à la valeur artistique de l'oeuvre qu'il faut jauger en fonction d'un éventuel préjudice subi par la société.

Enjeux pour l'art, et pour le droit

L'issue du procès de Rémy Couture est attendue par les artistes qui perçoivent - avec raison -  son arrestation comme une attaque à la liberté d'expression.

L'issue du procès de Rémy Couture sera aussi intéressante pour les juristes.  Quelle est la norme de tolérance de la société canadienne face aux films d'horreur.  C'est la première fois que cette question sera posée.  Et elle sera posée à un jury. 

 

[1] Arrêt Butler, Cour suprême du Canada, 1992
[2] Arrêt American News, Cour d’appel de l’Ontario, 1957
[3] Arrêt Sharpe, Cour suprême du Canada, 2001

5 commentaires:

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  2. Je n'ai pas vu les "oeuvres" de M. Couture, mais effectivement, je ne vois pas en quoi il serait plus coupable qu'un autre cinéaste/maquilleur/scénariste/auteur qui dépeint une très grande violence dans son oeuvre. On s'entend pour dire que plusieurs films d'horreur atteignent des degrés de cruauté et de violence extrêmement élevés. On n'a qu'à penser au film "Make them die slowly" (le titre dit tout) où même la bande annonce est insoutenable. Entre autres, on voit une femme se faire dénuder et planter des crochets dans les seins. Ce film doit sûrement être interdit de projection à la télé, mais il en existe plusieurs qui jouent allègrement sur nos écrans de cinéma ou sont accessibles dans nos clubs vidéos et qui ont un niveau de violence extrême. Quand je vais au club vidéo et que je vois un film titré "Torturés", je ne suis pas sûre que ce soit un agréable divertissement en famille !

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  3. Je n'ai pas non plus vue le site de Mr Couture, mais je suis stupéfaite de la tournure des évènements... Il me semble qu'il y a des choses bien plus répréhensibles à régler en ce moment... Dans le cas présent, il s'agit autant de liberté d'expression que de liberté de choix individuel. Si je veux lire un roman d'horreur, ce choix m'appartiens, si je veux voir un film d'horreur cela ne concerne que moi, dans la mesure où il n'est pas imposé (et j'en lis et j'en regarde et je suis à des kilomètres de la psychopathie!)... Si bel et bien le site indiquait qu'il contenait de la violence extrême et que les images pouvaient choquer nécessitant par le fait même d'avoir 18 ans et + pour le consulter, je crois qu'il faut y comprendre que le citoyen était informé. Ainsi, il s'avère du choix de chacun d'y aller ou pas. Je suis psychologue spécialisée en neuropsychologie. Je ne suis pas une pro violence bien loin de là mais je ne crois pas qu'un site de ce genre, à lui seul, suffise à engendrer un psychopathe. Il est connu que la psychopathie exige plus que cela pour se révélée activement. Évidemment cela pourrait théoriquement alimenter l'univers morbide de certains... Pour d'autres, il ne s'agira que de curiosité, de se faire peur voire de constater que l’horreur existe vraiment... Bien que celle-ci soit fictive, il en existe malheureusement vraiment. Je pense que nous nous orientons davantage vers une société répressive et que cela s'avère inquiétant tant pour la liberté d'expression que pour l'intelligence et le libre arbitre du simple citoyen qui ne dérapera pas dans la psychopathie simplement en consultant un site web. Bonne chance dans cet engrenage qui à lui seul constitue pour lui un véritable film d'horreur...

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  4. Les accusations portées contre M. Couture sont ridicules. J'ai vu son travail, et bien que je ne sois pas une fan de films d'horreur, j'ai tout de même pu constater qu'il est un excellent maquilleur et que son travail a une grande valeur artistique. Oui, pour certains, les images peuvent être choquantes, mais on peut s'y attendre quand sur le site, il y a un avertissement qui nous dit que ce site s'adresse aux 18 ans et plus. Je trouve injuste qu'il soit accusé à la cour criminelle pour avoir produit du matériel d'horreur. Toutes les personnes impliquées dans ses films et photos étaient consentantes, personne n'a été maltraité ou blessé... C'est ça, le travail d'un acteur, vous saurez. Si on poursuit Rémy Couture, il faut aussi poursuivre Patrick Sénécal et tous les autres qui écrivent/produisent/réalisent des oeuvres de fiction violentes. Vous voyez bien que tout ça n'a aucun sens. Et à ceux qui disent ''oh, mais les enfants, ils pourraient tomber sur le site web accidentellement et voir ça, ce serait terrible!!'', je réponds : Je suis mère de deux jeunes enfants et j'élève aussi la fille que mon conjoint a eu d'une union précédente, jamais je ne laisserais les enfants voir ce matériel, mais ça, c'est ma responsabilité à moi, en tant que parent. J'ai installé un contrôle parental sur l'ordinateur des enfants et nos deux autres ordinateurs sont protégés par mot de passe, voilà, problème réglé. Laissez aux adultes leurs loisirs, et aux parents la responsabilité de protéger leurs enfants. Bon sang, où est passée la liberté d'expression?

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  5. Je compatis jusqu'à un certain point, et c'est évident que ça tiendra pas une seconde au procès cette accusation frivole, mais d'au autre côté l'accusé est un con white trash qui a parlé aux policiers au lieu de demander un avocat, et il est très difficile d'avoir de l'empathie pour quelqu'un qui a ce genre d'inclinaisons sociopathiques. T'as pas une fixation sur ce genre de sujet pour rien, c'est parce que ça l'excite et qu'il rêve de gore en se masturbant. Je veux bien que la cause soit déboutée, mais le type, qu'il aille se faire soigner, de l'art mon cul, c'est de la pornographie pour tordus, pas pour rien qu'ils appellent ça du «torture porn».

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